Me voici arrivée au lac Inle, alléluia !
Reprenons au mardi 26 janvier:
A 8h30, je retrouve mon guide Naï Naï (appelons le "Nai" ensuite) pour le
début du trek, devant le resto "Sam Family".
Il parle anglais et même, soyons fous, un peu de francais, mais son
enthousiasme est bien caché. On commence la balade, et effectivement,
j'hésite à son sujet entre "sourd muet" et "autiste". Le voyant dire
bonjour aux villageois, je constate que la 1ère option est
inenvisageable. On traverse des paysages de montagne sympas mais j'ai
l'impression d'être en France (!) à part un avocayer (arbre à avocats
??) qui me fait de l'ombre à un moment.
Ce n'est pas harassant pour le moment, d'autant qu'il y a des nuages pour
contrer le soleil. Un peu déçue par les plantations de thé, qu'ont
tout à envier à celles de Malaisie. Elles sont comme les rizières,
sèches et marronnasses, et Nai m'explique qu'elles n'attendent que la
mousson pour verdir (verdoyer ?) à nouveau. En résumé, balade à refaire
en juillet mais sous des trombes d'eau. Après, nous traversons une
forêt. Je travaille Nai au corps (façon de parler hein) pour qu'il me
parle, et il m'apprend qu'il est l'aîné de 3 enfants et le seul pas
marié (29 ans), et on parle des universités au Myanmar, impraticables
(pas de financement donc pas de matos) et si son autre frère étudie
les biotechnologies dans une fac d'Etat, il ne cautionne pas.
On parle bouddhisme, ici tous les gosses doivent faire un espèce de
stage de 3 mois en tant que moinillon (petit moine) lui il l'a refait
3 semaines a 19 ans mais c'est tout.
Il finit par ce qui sera sa plus belle tirade en 3 jours: "dans le
samsara, nous versons plus de larmes que tout un océan". Autrement dit,
tout bouddhiste se doit de sortir du cycle de réincarnations infernal,
le samsara, pour atteindre le nirvana. A voir Nai, on est loin du
nirvana !
Il dit quand même qu'ici, être heureux c'est dans leur culture, la vie est
assez difficile comme ça, et qu'il faut être heureux et vivre le
moment présent: pour l'instant, j'adhère un max, après seulement 3
heures de marche.
Lunch dans un village Palaung à Hinn Khargone, avec des chapati et de
l'espèce de purée de haricots assez sèche. Ça passe. Nous sommes dans
une maison privée apte à recevoir les randonneurs, toute en bois et
bambou. le plus étonnant, c'est la déco, un mix de posters entre boys band
birmans kitsch et réclames d'un autre âge.
Et y'a une famille, mais au lieu de me faire la traduction, Nai
s'endort pour un ptit somme !
On reprend le trek après 2 heures de pause. Nai a la démarche fluide et
gracile. Derrière, je me traîne péniblement. On dirait un hippopotame qui
suit une gazelle, et j'ai tôt fait de le surnommer: "le parisien" (il
fait la tronche et il marche plus vite que Carl Lewis).
A coté de ça, il me répète à quel point aujourd'hui est une promenade
de santé et à quel point demain, ce sera plus long et plus dur (montées
et descentes).
Sentant poindre ma première ampoule, j'appréhende un max.
Arrêt à la gare pour voir arriver le train: ambiance au début du film
"Il était une fois dans l'Ouest" dans le calme et le silence, puis dès
que le train arrive, les villageoises partent à l'abordage pour vendre
leurs produits aux passagers: choux-fleurs et bouquets de fleurs sur
la tête toute !
On arrive vers 16h30 ds un village Danu (ça vous dit rien, je sais) pour
passer la nuit: Nai part cuisiner (et oui, en fait, pas de cuisinier, je
suis pas assez nombreuse toute seule, c'est donc mon guide qui régale). Et
moi, je paresse devant la maison observant les buffles buffler (ou
plutôt buller), et les filles de la maison vaquer aux occupations,
genre préparer le feu, tout ça, et sauter à la corde (même le fils s'y
met, pourtant en longyi !) longyi= jupe traditionnelle que portent
tous les hommes birmans).
Frustrant, personne ne parle anglais...l'idée d'une douche m'effleure
mais à voir l'installation, je renonce vite: il s'agit d'un puits à
l'air libre, l'eau est glacée, la température de l'air baisse vite car
le soleil se couche. Quant aux toilettes, c'est la cabane au fond du
jardin cabrelienne ! A vous faire passer l'envie d'y aller la nuit...
je monte dans la maison sur pilotis à la Robinson, et les 2 pièces
principales sont faciles à décrire: c'est simple, y'a rien ! Nai fait la
popotte dans l'espèce de cuisine, y'a une pauvre louche suspendue, et un
carré de bambou qui représente la gazinière. Au centre, des cailloux et de la
cendre, vestige de feux passés.
Sur les pierres au-dessus des flammes, une marmite où mijotent les
légumes du jour (pas de frigo bien sûr !) mais sinon rien, aucun
meuble !
Je dors dans une grande pièce vide: le salon. La famille dort dans une
minuscule pièce attenante à la cuisine genre le placard d'Harry
Potter.
J'ai un futon avec des couvertures car ça caille ! Je suis donc seule,
un peu comme une paria. A 18h30, Nai m'apporte une petite table et me
sert beaucoup trop de plats pour moi. Il fait nuit noire, une bougie est plantée dans une canette de coca vide, et il me laisse pour un dîner aux chandelles en tête-à-tête avec moi-même en
me lançant un: "enjoy your meal !" affectueux (au moins dans mes rêves), et part manger avec la famille, sans piger que si j'avais voulu me taper ce genre de délire, je serais allée camper dans la Creuse.
Etant venue pour partager, je vous laisse imaginer le glauque de la situation !
En attendant de contourner le règlement par une stratégie adéquate, je
mange, et je dois quand même rendre à Nai ce qui lui appartient: peut-être est-il autiste, mais il a un indéniable talent de cuisinier, hérité de sa mère apparemment.
J'ai une soupe avec des espèces de légumineuses, les mêmes au sec avec
du sésame, du bœuf tomate, une poêlée de ptits légumes, et des
morceaux de cacahuètes caramélisés en dessert. Cool, il commençait à
me gaver avec ses clémentines !
Je tente ensuite une incursion en cuisine à 19h30: quelle surprise,
Nai pionce du sommeil du juste, bref, il git, endormi. Et je peux dire
adieu à mes espoirs d'échanges avec la famille !
Heureusement, la famille me dit de m'asseoir. Je m'installe avec eux et ils m'offrent le
thé au coin du feu: parents, 2 filles, un fils, et un bébé. Plus les
grands-parents en bonus ! Je dégaine mon bouquin spécial: "g palémo", sorte
d'imagier censé servir dans ce genre de cas où aucune communication
n'est possible. Et on s'amuse à se désigner les images (trains,
légumes...) en disant le mot en français et en birman. Du moins
j'espère que c'est pas un dialecte quelconque, auquel cas je ne pourrai
rien réutiliser ! Qu'importe, de toute façon j'ai rien retenu :D
Au sujet des gosses, c'est simple, ils en pondent 8 à 9 par famille, et
vont à l'école quand il y a un instit,. Autrement dit, c'est toujours les
vacances...excepté que du coup, ils aident la famille et bossent aux
champs (piments, patate, ail, gingembre...riz !)
la grand-mère me dit soudain qu'il est temps d'aller au lit: à ma montre,
il est à peine 20h !
Ici, ils vivent avec le soleil, et sans électricité, quand le soleil est
couché, y'a plus rien à faire ! Donc au dodo, logique ! Je grapille
une demie heure de plus, et m'endors à 21h, du
jamais vu !
27 janvier 2ème jour de trek:
J'ai pas mal dormi mais il caille sa race !
Nai me prépare un bon ptit dej avec thé, riz gluant, pomme...
haricots grillés aussi, mais juste bons à se péter les dents !
finalement il est tout ce que les machos adorent à propos de femmes: il cuisine bien et
il se tait !
mais c'est quand même hyper frustrant...il me donne son unique pansement anti
ampoules et nous repartons:
On va voir une école, une seule instit pour 30 mômes de 5 a 11 ans
déchainés, qui planchent sur la question des périmètres en géométrie.
Il faut le dire, je commence à souffrir, pas à cause de la chaleur ni
de la douleur musculaire, mais à cause du frottement de mes shoes de
rando sur ma peau, mes chaussettes sont trop fines (le détail qui tue
l'orteil !) ça, plus le fait que Nai trace littéralement sans me parler,
c'est hard !
Je ne pense plus qu'à la douleur et la balade bucolique se change en
vrai challenge !
Arrêt à Gonehla pour le lunch, dans la maison d'un grand-père, toujours avec ces
posters au mur et des calendriers périmés avec des photos de pins-up
birmanes blanches et laiteuses (à ce propos, rien de tel que la
Birmanie pour regonfler l'ego, dès que je passe quelque part j'ai droit à
"you are beautiful!") à cause de ma peau blanche !
Dans la pièce aussi, un petit temple dédié a bouddha avec ces mots: "s'il
vous plaît, ne dirigez pas vos pieds vers le bouddha" en anglais (oui, c'est
un sacrilège !) Moi qui m'étendais sans faire gaffe, je corrige vite
le tir !
Je mange une super soupe de nouilles et bizarrement, Nai fait la sieste :)
Je n'ose imaginer comment je vais atteindre le monastère (encore 4h de marche)
Nai me prête des tongs qu'il avait dans son sac, mais au bout d'un
moment, la bride me cisaille la peau entre les deux orteils. Vous avez
dit "boulet" ?? Un conseil, ne partez jamais avec moi en rando ! J'en suis réduite à un truc que jamais je n'aurais pensé faire: mettre
des chaussettes avec les tongs. Oui, je l'ai fait, et quand on en est
réduit à une telle faute de goût, croyez moi, c'est que la souffrance
dicte sa loi !
Il y a pas mal de buffles d'eau, dont les caractéristiques sont:
agressivité (même s'ils semblent placides) et adorer se plonger dans
l'eau en ne laissant dépasser que les naseaux. Tout comme moi !
Je parviens péniblement au monastère de Htin Thein après avoir fait la
gosse avec Nai un chouïa "dis, papa, c'est quand qu'on arrive ? " car mes pieds
crient "asile !"
Cette fois, j'abandonne de suite l'idée d'une douche, même après 6h de
marche (12 avec hier). En effet, la salle de bain entre guillemets est
encore en plein air, dans une sorte de cloison, l'eau est dans une espèce
de baquet genre abreuvoir pour vaches avec des mouches qui flottent
dedans et pas un récipient pour faire les ablutions ! Je lave juste
mes pieds et basta, d'autant que je suis la seule nana à la ronde et
que même si les moines sont pas censés être voyeurs, ils voient !
Je vais manger dans une espèce de boutique avec 5 femmes instits autour
de la même table (ahhh !) qui mangent leur riz avec les doigts.
Miracle suprême, Nai se décide à veiller 10 minutes et fait le traducteur.
Les femmes le charrient gentiment et il ne rechigne même pas à me
traduire qu'elles le traitent de gay, il se défend en disant qu'il est
bien un vrai homme, et je saute sur l'occaz pour le confirmer haut et
fort : non que j'ai pu voir ses parties intimes, mais Nai ne parle
pas. Par essence, c'est sûr, il est bien un homme et un vrai !
Il semble décidé à m'emmener d'un point A à un point B et la discut' n'est pas comprise dans le forfait. Ça lui arrache un sourire, et, sans transition, vient la tirade des 5 sens: selon lui, tout
est de l'ordre du mental et peut être contrôlé: quand on voit Paris
Hilton par exemple ou un tas d'immondices, c'est notre mental qui décide
que c'est moche. Mais on peut contrôler et décider que les ordures
dégagent un bon fumet et même aller jusqu'à le prendre en photo.
Mouais. Je mesure à quel point sa théorie pèche en apercevant une
araignée qui fait la moitié d'une mygale !
En discutant avec les femmes, j'ai mon plus gros fou rire de la semaine, LOL.
(Désolée, mais vu le contexte, mon extrême dénuement et solitude, on me
pardonnera cet excès de zèle pour finalement pas grand chose): Nai me
désigne l'une des femmes en disant: "pregnancy", "give birth". J'en
déduis qu'il parle d'accouchement, et comprends qu'il s'agit du job de l'une des
nanas. Il acquiesce. Je me dis: "la vache, c'est une mère porteuse, quoi! "
il me dit que oui. Je demande à la femme combien elle a eu de mômes,
elle soupire et répond, blasée: "I don't remember!". Là, c'est moi qui pousse
des yeux estomaqués (je viens d'inventer une nouvelle expression). Elle ajoute: "30 ? Peut-être 40 ?". Là, je suis au bord de l'autographe.
Puis elle ajoute: "en 4 ans". Je capte qu'un truc m'échappe...et
d'un coup je pige: elle est sage-femme !! Elle n'accouche pas mais aide à !
Nai, avec sa légendaire perspicacité, met plus d'une demie heure à lui
traduire le malentendu, et elle s'esclaffe avec moi en décalé.
Je parle encore un peu avec un birman parlant anglais, et quand il me
chante la musique de "Ghost" je comprends qu'il est temps pour moi de me
retirer dans mon couvent (monastère).
La grande salle a été aménagée et un rideau pudique me sépare du reste des moines.
Dodo à 20h cette fois, et plus de batterie dans mon i pod qui était
jusque là le meilleur ami du début de mes nuits ! Bon ben dormons !
Il fait si froid qu'un passage aux toilettes me semble inenvisageable cette nuit !
28 janvier: dernier jour
Réveil en fanfare avec les moinillons (pas oisillons !!) qui
psalmodient de concert à 6h30: presque magique ! Je risque un œil au-dessus du rideau (déjà que les femmes sont impures, je voudrais pas en
faire trop !) et je les vois pliés en deux en train de passer la serpillère !
Apparemment, ils passent 4 ans ici et ont entre 6 et 10 ans. Je veux
pas dire, mais envoyer vos gosses ici me semble plus efficace que super
Nanny !
Je suis littéralement congelée, mais on gagne 25 degrés en une heure
(genre) et c'est reparti pour normalement la partie la plus zen du trek,
seulement 4h jusqu'au lac. Quatre heures certes plates, mais le long d'une
route marron, monotone et infinie, sous un soleil de plomb.
Nai presse le pas et moi, je le suis, ou plutôt je boîte derrière lui.
Faut le dire, j'en bave à mort, la route est inondée (façon de parler). Je me demande à chaque pas ce que je fous là, et finis par me réciter comme un mantra: "avance!" ce trek
vaut tous les palper rouler du monde, j'ai dû perdre 3 kilos déjà, c'est
sûr.
Je découvre que j'ai bel et bien des muscles, passés sous un rouleau
compresseur !
Après 4h d'enfer, je m'apprête à dire à Nai mes dernières volontés
lorsque: "TERRE !" ou plutôt: "LAC !", on est arrivés ! Ça se fait pas, mais
je le dis: je l'ai fait et je suis trop fière de moi !
En résumé, pas si dur que ça, mais à faire avec des compeed et des
amis ! Ou du moins un guide qui cause !
Sans vouloir en rajouter dans l'hypocondrie, je suis cramée comme il
faut sur les mains et le cou jusqu'au thorax. Pourtant j'ai mis de la
crème. Ces brûlures correspondent comme par hasard au début de mon
traitement anti palu, et il paraît que la doxy est
photosensibilisante. Limite au deuxième degré. Entre nous, c'est vrai
qu'il faut le faire pour chopper des coups de soleil sur les mains,
exposées toute l'année ! C'est décidé, la doxy, c'est fini ! Toute façon, y'a
pas de palu ici. J'aviserai en Inde !
Ce qui suit est rapide: j'ai pris une pirogue à moteur (au confort
indécent, je m'attendais à devoir ramer, j'étais assise sur un siège
pendant une heure !) on a navigué jusqu'à Nyaungshwe sur le lac Inlé,
9k de large, en regardant les fameux pêcheurs ramer avec un pied et
leurs nasses coniques, et tout m'a paru un éden merveilleux: le soleil
est un ami, le vent est un ami, l'eau me semble merveilleuse, jusqu'au
tas de parpaings empilés là sur la rive, bon en fait, le fait d'être
arrivée est merveilleux, vous aurez compris...!
Et devinez avec quoi je suis accueillie à la guest house ? Du jus de
FRAISE tout juste passé à la centrifugeuse, des fraîches, quoi, le
Queen inn porte bien son nom, c'est royal !
Encore plus orgasmique, la douche (chaude !) et je rends ensuite un
vibrant hommage à la biafine (ayant retrouvé mon sac qui m'avait
précédée ici, je lui jure d'ailleurs fidélité et que plus jamais je ne
m'en séparerai !)
Je me suis attablée devant des gnocchis faits maison le soir
(tellement faits maison que je les ai attendus une heure, affamée, avec des russes
israéliens, ça s'invente pas !!) Heureusement que j'ai pas commandé du
bacon, ils auraient dû aller tuer le cochon ! :)
Bref, une grosse envie d'italien ! et j'ai pas été déçue.
Même la sauce bolo était bonne !
En rentrant, j'ai croisé Jordi, un espagnol rencontré sur le bateau pour
Bagan, trop bogoss pour être vrai, qui m'a dit qu'il avait fait le même
trek que moi, à deux jours près, sauf qu'ils étaient 7 et se sont
éclatés. J'aurais pu rigoler jaune poussin, mais j'ai simplement pensé: "cool
pour eux!" serais-je en train de virer bouddhiste ???!
Je me suis couchée dans des draps...Tic et Tac (je vous jure)
et ce matin, le meilleur ptit déj de la Terre, vive le Queen inn!
Pancakes à la banane et au miel à volonté, thé, jus de fraise frais,
papaye, bananes, et tout et tout !
Comme y'avait pas de marché aujourd'hui, j'ai fait du vélo et retrouvé franck
je sais pas comment au milieu d'une cérémonie dans un village paumé et au milieu
de 300 birmans (Franck, mon pote de Kalaw). Je viens de réserver une
pirogue pour demain et je file manger du poisson !
En tout cas, ne cherchez plus la vérité, elle est au lac Inlé ! (je
devrais faire de la pub, non ?!)
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